Tempétueuses oubliettes

Ils en avaient visiblement perdu le goût,
Ils me semblèrent décolorés ou monochromes,
Ne l’étions-nous pas tous, pourtant?
Endommagée, effrayée par sa disparition,
J’aurais toujours pu rebrousser chemin,
Mais ma conscience m’obligeait d’avancer.
Il nous fallait tous continuer dans la même cavalerie,
Mais où nous menaient ces chevaux de mer?
Dans la même galère,
Emportés par ces vagues écumantes de rage,
Là où il nous était impossible de le concevoir.

Qui tenait les reines, la barre, vers cette éminente guerre?
Lui.

Je relus mon journal personnel,
Les joints cohésifs d’une histoire vraie,
Dénuée de cohérence matérielle,
Fragments évasifs d’une vie éthylique,
Toutes ces choses que je savais vraies,
Mais en rien saisissables.
Toutes écrites de ma main,
Et rien de tout cela n’existait pour le reste.

Je les sommai de me dire la vérité,
Évitant de leur énumérer toutes ces choses horribles,
Qui, en de telles circonstances,
L’on pouvait faire subir,
À un traitre.

J’en avais assez vu, trop vécu,
Pour que le temps qui me restât à fouler cette Terre,
Je l’eusse passé à m’arrêter à chaque pas pour haïr quelqu’un,
Mais, dorénavant,
Chaque seconde comptait,
Et ils étaient amis et nous étions ce que nous étions.

Amenez tout ce que vous pouvez d’alcool,
Il nous faut relâcher cette pression.
Trop est toujours mieux que juste assez,
Et c’était la Nuit au Chalet de la montagne.
Et les onze que nous étions quittèrent sur le champ,
En direction du Mont.

J’eus soudain envie de revoir la scène,
Un détour et nous marchâmes,
Jusqu’aux cendres de Saint-Jean-Baptiste,
Ce que j’y vis me cloua sur place,
Tout n’y était plus que ruines et cendres,
Mais comment allions-nous faire pour tout réparer?

En ce qui paru comme une réponse,
Une douce brise de juin passa sa main spectrale dans mes cheveux,
Derrière ma nuque,
Me faisant frissonner,
Elle me rappela que nous étions tout aussi mortels,
Que ceux qui s’étaient éteints, ici,
Quelques jours avant.

Des cendres volaient sur le souffle d’un soupir,
Apportant la rumeur d’une histoire que je ne pouvais saisir de mes mains,
Jamais sans les salir!

J’allai jusqu’aux marches de l’église et je m’y assis,
Dépassée par la vision.
Les autres arrivèrent et se rassemblèrent autour de moi,
Choqués par ce qu’ils voyaient.

Mais étrangement,
Se mit à flotter dans l’air,
Une atmosphère de légèreté,
Que tous semblèrent ressentir.
Les tâches cessèrent donc d’être ces choses insurmontables,
La crise marqua notre histoire commune d’une trêve inattendue.

Je me levai,
Le vent et le soleil moribond balayèrent mon visage de tous soucis,
Le tourbillon s’éloigna,
Et je pris ma première inspiration depuis longtemps.

Je les regardai un à un, dans les yeux,
Le sourire aux lèvres.

En chemin,
Je vis un jouet parterre,
J’eux un pincement au cœur,
Je ne pouvais oublier que cet enfant avait probablement périt,
Je pensai alors à ma propre enfance,
Comme me semblait-elle éloignée, à présent.
Mais, en même temps,
Je ne pouvais m’empêcher d’espérer,
Au fond de moi,
Même si le savais-je irrationnel,
Que je pouvais m’en sortir,
Ne serait-ce que pour la sauver,
Cette enfant que j’eusse été,
Souhaitant peut-être, aussi, un peu,
Redevenir celle-ci.

Je ne pouvais non plus totalement ensevelir,
La femme que j’étais devenue,
Celle qui ne serait jamais mère,
Mais qui le désirait,
Avec une tristesse que je fis vite de refouler,
Le temps que je ramasse le jouet,
Et que j’en fasse mien.

Je déclarai alors intérieurement :
Je suis beaucoup plus une farouche guerrière,
Défenseure du peuple,
Que ta femme.
Et malgré la douleur,
Sans doléance,
Dois-je me vouer à cette tâche,
Malgré la peur,
Malgré les pleures, la nuit.
Il semblerait que ces deux parties de moi,
Refusent de coexister.

J’ai peur…
J’ai peur de ma propre nature,
Mais les circonstances ne mentent jamais.
J’ai l’impression de vivre un calvaire de deuil,
Depuis bien trop d’années.
Et même si je suis tout près de passer en rampant,
Le pas de la porte menant à l’acceptation,
J’ai peur de moi.
Mais surtout,
De qui je deviendrais alors,
Si je venais qu’à enterrer celle qui me terrasse tant,
Si je venais à juger nécessaire,
De me défaire de l’autre que je suis.

Elle me regardait,
Elle, la médium,
Elle avait lu en moi et en était bouleversée,
Elle, la visionnaire.
Nos regards se croisèrent,
Comme les fers de sœurs guerrières,
De façon iconique,
À la veille d’une bataille,
Et le moment, lui, se figea,
Pour laisser le temps au soleil de mourir derrière la montagne,

Avant que je n’aie pu reprendre tout mes sens.
Nous gravitâmes une pente,
En route vers le Chalet,
Et là, nous prîmes place sur le grand garde-fou de granite.
Nos yeux rivés sur la brûlante, scintillante ville,
Loin, plus bas.
C’était comme si la faible brise nous en apportait l’énergie.
Je pouvais sentir, dans le sol, il me semblait, les battements de son cœur.

Peu après le début de ma coalition avec le Capitaine Morgan,
Je tombai par-dessus bord,
Coulai dans mon propre monde,
Et restai au fond d’un océan de réflexions,
Où la lumière m’inondait de rayons argentés
À travers des ondulations noires.
Je trouvai alors mon cœur en complicité avec la cité,
J’étais belle et bien de retour aux sources,
Et à ce moment,
La passion renaquit,
Me rappelant les raisons à tout ce fatras.
Il me sembla,
Le temps d’un moyen soupir,
Que la vie retrouvait son essence,
Son goût.

Je retournai lentement vers la surface,
Je pouvais entendre la voix des miens,
En crescendo,
Alors que je retournais parmi eux,
Dans leur monde.
Et dans leur univers,
Ils chantaient.
Je reconnu les paroles de Sunday, Bloody Sunday.
Il mit son bras autour de mes épaules,
Mon ami de combat.
J’étais ivre,
Ivre de vivre,
Surtout le moment présent,
Et je m’y laissai fondre,
Buvant à grandes gorgées,
Un rhum ambré,
À même cette bouteille,
Que je tenais maintenant,
Trop serré,
Et un bonheur nacré,
À même cette vie unique,
À laquelle je tenais,
Trop serré.

À ce moment,
Je me retrouvai dans le VRAI monde.
Pour la première fois,
Depuis longtemps,
Je réalisai qu’au dénouement de cette bataille,
Tenait le sort de tous,
Comment avais-je pu l’oublier?

J’étais maintenant hors de ma torpeur,
Et la porte de cet univers claqua derrière moi.
Je compris tout ce qui s’était produit,
Et ressentis véritablement la différence entre comprendre,
Et véritablement comprendre,
Ce qu’était ressentir,
Et réellement ressentir.

Je ne pouvais plus respirer,
Mes yeux versaient les larmes d’une cruelle vérité.
Je voulu crier à la ville entière,
Hurler pour tous ceux perdus,
Et les autres encore à sacrifier.
Parce que j’avais échoué,
Et que j’allais échouer derechef.

La bouteille glissa de ma main,
Du garde-fou,
Dans les arbres,
En-bas de la pente.
La névralgie,
Tout mon corps devint chiffon,
Et je me laissai choir à mon tour du garde-fou,
À genoux, sur le sol carrelé de granite,
Qui avait été chauffé par le soleil,
Et voilà du concret!

J’étais paralysée,
En état de choc depuis l’attentat,
Mais l’onde de choc de la réalité,
Elle me frappa de plein fouet,
M’envoyant valser à l’autre bout, de ce que j’avais pris pour acquis,
Croyais être la réalité.

Je pris conscience que je hurlais,
Tous m’entouraient,
Et si je pouvais à peine les voir,
Je sentais leur présence.
Elle apparut dans mon champ de vision,
Elle me parlait,
Mon amie,
Mais je n’entendais rien,
J’étais terrassée par la douleur,
Clouée au sol en sacrifice pour les maux de tous,
Car Altas,
Je prenais le poids du monde,
Qui m’enfonçait dans les abysses de mon empire.

J’émergeai des eaux noires,
Pour un instant où quelqu’un me souleva de terre.
Je vis des yeux, autour,
Ils pleuraient aussi.
Ils semblaient partager cette même souffrance.

Je m’entendis alors crier son nom.
On m’emmena,
J’ignorais où,
Je l’ignorai,
Car cela n’avait plus d’importance.

Quand je me réveillai,
Étendue sur un lit de mousseline blanche,
Bordant le lit d’une chambre ivoire,
Une large fenêtre était ouverte.
Une brise légère pénétrait dans la pièce,
Dansant avec les plein-jours immaculés,
Dans la vive lumière du soleil de juin.

Mais à quel endroit dans Enfers étais-je donc?

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