Ourdissage

(Texte lu aux Auteurs du Dimanche sous le theme « Cohabiter » 5 octobre 2014) 

 
Au moment où elle mit les pieds sur la moelleuse moquette beige du bureau de la maison ministérielle, l’heure marqua la déhiscence de la première démarche de leurs desseins. Une fraction de seconde plus tard, au mépris de ces intenses années d’entrainement, submergée par le doute, la peur faillit la contraindre à une génuflexion devant son impérial pouvoir de dissuasion. Or, afin de se donner consistance, elle s’autorisa, pour une dernière fois, l’évocation du leitmotiv qui l’avait poussée à consentir au sacrifice de son innocence.

Depuis son élection au poste de premier ministre, Cauchon, lié à l’asservissement de la pécune, jouissait de façon putassière de la liturgie des oligarques de divers cartels. Fidèle abonné à l’indifférence, il ne pressentait aucunement l’urgence de louvoyer en se formalisant de tout et tous ceux, humains, bêtes et végétaux, dont l’existence était pourrie par les actions et intérêts de plaies de son acabit, coexistaient de moins en moins aisément sur les territoires du monde.

À chaque jour où l’on nous permettait de fouler le sol moribond de Terre Mère, Cauchon nous donnait une nouvelle raison de se sentir honteux et honteuses d’être de cette sorte qui croyait pouvoir se permettre de tout dominer.

On oublie facilement que d’avoir la prétention d’être assis tout en haut de la pyramide rend vulnérable l’effondrement du à la disparition de tout ce que l’on ose, en toute irrévérence, forcer à supporter le poids du supposé plus fort. Elle imagina alors, avec répugnance, que ce devait être, au fond, ce que les historiens appellent les piliers de l’Humanité.

Il était assis à son bureau, profondément perdu dans ses pensées, probablement à ourdir ses usuels et fangeux complots. Elle, tout de noire vêtue, encagoulée, un sabre dans son dos, qu’elle dégainait très lentement au gré de son évolution prudente, était maintenant emplie d’une sereine résilience.

Non! Il était hors de question de faire de ce shogun d’extraction douteuse un nouveau Pinochet. Il devait répondre, ce soir même, de ses infamies!

Elle fit alors deux pas des plus assurés, toutefois, son ambivalence la fit reculer derechef dans l’ombre du doute.

Nous allions décapiter une nation, néanmoins, sans écimer l’idéologie capitaliste et défaire l’arborescence de tout ce qui cohabite, sur cette planète, l’hydre capitaliste ferait réapparaitre, dès demain, son même vieux chef hideux. Ce coup d’épée dans l’eau valait-il une telle abnégation de sa part?

De ce combat intérieur, elle comprit donc que c’était le doute et la confiance qui séparaient tant les siens de leurs adversaires titanesques; Cauchon ne se remettait-il jamais en question?

Déstabilisée, elle évita une chute de justesse, au mépris de ses années d’entrainement, elle n’adhérait toujours pas au fanatisme qu’on tentait de lui inculquer. Si elle partageait la vision globale de ses pairs, elle restait un être pensant à part entière ce qui lui permit de comprendre l’inutilité du geste qu’elle s’apprêtait à poser.

De plus, en faire une victime ne lui attirerait-il pas la sympathie de la population? N’offraient-ils pas alors l’opportunité à leurs ennemis de les vilipender, dans les médias, avec, comme seule récompense, l’assassinat de l’un de leurs vulgaires pions?

Mais n’était-il pas trop tard pour reculer? Elle avait réussi à pénétrer à l’intérieur de la maison sans se faire prendre, sachant qu’une fois son devoir accompli, il n’y aura pas de chemin de retour. Elle serait donc parvenue à entrer absolument pour rien? Que penseraient les siens, si elle reculait maintenant? Comment se sentirait-elle lors de son dernier soupir? Préférait-elle mourir en traitre aux yeux de ses amis ou quitterait-elle ce monde tout à fait intègre?

Le bras stoppé net dans son mouvement, elle rengaina son sabre, baissa la tête, ferma les yeux se demandant depuis combien de temps elle se livrait à cette lutte inopinée, mais puisqu’il était impossible d’obtenir une réponse claire à cette question, elle réorienta ses pensées sur sa situation précaire. Comment avait-elle pu croire une seule minute qu’il serait salutaire de mettre hors d’état de nuire quelqu’un qui allait, de toute façon, être remplacé?

Prise au dépourvu, incapable de trancher la question, elle resta ainsi, pétrifiée, ignorant le temps qui s’écoulait et qui jouait en sa défaveur.

C’est alors que ce qu’elle craignait arriva; elle entendit la porte ouvrir derrière elle et quelqu’un l’interpeler:

-Hey! Est-ce toi qui as encore pris tout mon lait?

Irritée, elle se détourna de son écran, interrompue en pleine rédaction, et avisa son colocataire, debout, en caleçon et en t-shirt des Nordiques, une pinte de lait vide à la main affichant un air on ne peut plus indigné.

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