La conscription par la pauvreté?

Par Karen Juliette Lalonde

Il me paraît évident, après quelque quatre ans à militer avec Opération Objection à me pencher sur la question du recrutement militaire dans nos écoles et des activités gratuites offertes par les cadets, que les raisons pour mettre un terme à ces pratiques ne sont autres que la vulnérabilité du public cible et le manque de transparence du bureau des cadets et de la Défense nationale.

Donner naissance à un enfant est probablement la chose la plus naturelle et la plus saine qu’un être humain fera de toute sa vie. Dès sa naissance, les parents souhaitent de tout leur être voir cet enfant grandir et s’épanouir et ils comptent bien utiliser toutes les ressources possibles pour voir leur souhait se réaliser. Mais qu’arrive-t-il lorsque ces parents sont à court de ressources, lorsqu’ils n’ont pas les moyens financiers pour les aider à développer tout leur potentiel, pour leur payer des activités, des études, et même, souvent, qu’ils n’arrivent pas à subvenir aux besoins de base de leur famille ?

Avec l’augmentation des frais étudiants et la population qui s’enlise de plus en plus dans la pauvreté, de moins en moins de parents pourront offrir une éducation solide et une vie active à leurs jeunes. C’est alors que certains offrent de s’en charger à leur place. Outre les subventions habituelles des jours maigres de nos gouvernements (allocations, bourses d’études, prêts étudiants, etc.), quelques organismes à but non lucratif ou fondations, qui découlent de grandes entreprises affamées de crédits d’impôt, offrent à certains enfants la possibilité de s’inscrire à des activités et loisirs gratuits ou presque gratuits, tels que hockey,  camps de jour, camps de vacances, etc. Parlons aujourd’hui du plus offrant de ces organismes : les Forces armées canadiennes.

Des programmes de recrutement militaire visent l’endoctrinement d’un public cible de plus en plus jeune.

Depuis 2006, l’armée canadienne a entrepris sa plus grande campagne de recrutement depuis la Seconde Guerre mondiale. À l’arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur de Harper, le commandant en chef des Force armées canadiennes donne l’ordre à tous les soldats de participer activement au recrutement militaire. Son objectif : augmenter la taille de l’armée de 20 %, soit 50 000 soldats pour remplacer le départ massif à la retraite de nos « natifs d’après Guerre » et accroitre les effectifs totaux de 25 000 têtes. Un objectif qui ne pourra apparemment être atteint pour l’échéance fixée à 2011. L’armée devra donc poursuivre le recrutement pour atteindre son objectif.

Bienvenue dans la section éducative navale !

Une stratégie qui vient tout juste de voir le jour est le « Plan d’unité. Maternelle à 4e année ». Ce programme fait appel aux enseignants du préscolaire et du primaire afin d’introduire la Marine canadienne dans leurs salles de classe. Ils doivent contribuer aux efforts de recrutement! Le Plan encourage les enseignants à distribuer des articles promotionnels de l’armée, à utiliser des photos, des transparents, des films tirés du site Internet du recrutement de l’armée pour « faire la promotion des métiers de la Marine ».

De la publicité pour l’armée? Imaginez, maintenant, des professeurs faire de la promotion pour Coca-Cola ou McDonald. Pour leur protection, depuis le 30 avril 1980, la publicité destinée aux enfants de moins de 13 ans est interdite au Québec. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un organisme gouvernemental que l’armée a le droit d’ainsi faire de la propagande auprès de nos enfants.

À la dernière leçon du programme de recrutement en question, à la suite donc de diverses activités de valorisation de l’armée, il est demandé à l’enfant : « Prévoyez-vous vous joindre un jour à la Marine ou aux cadets? ». Comment des êtres aussi vulnérables, dépourvus d’expérience de vie et à qui on omet de faire voir le revers de la médaille peuvent-ils  être en mesure de répondre à une telle question? Il y a là un risque de manipulation et d’endoctrinement.

Je me questionne même sur l’éthique de présenter cet autre côté de la médaille à des êtres humains qui devraient pouvoir vivre leur enfance sans ce soucier de questionnements tellement dérangeants que même la majorité des adultes de nos sociétés occidentales « intouchables » refusent de se les imposer. Nous parlons ici des guerres et de leurs enjeux. Des missions à la nature pervertie par l’OTAN, cette dernière qui prône les bombardements humanitaires.

Le plus odieux reste, sans aucun doute, l’intention de mobiliser les enseignants pour identifier, dès la maternelle, les recrues potentielles de la Marine et de son aile jeunesse : le corps de cadets.

Le corps de cadets, le chemin menant à la conscription par la pauvreté ?

Le ministère de la Défense nationale présente le corps de cadets comme étant « un organisme communautaire et bénévole consacré au développement des ressources, de la vitalité et du leadership chez les jeunes Canadiens.»  Pourtant, cet organisme est totalement dépendant de l’armée. Il est dirigé à partir des bases militaires et du quartier général de la Défense nationale, et les hautes sphères de son commandement relèvent entièrement des Forces armées canadiennes. Le corps de cadets de la Ligue navale bénéficient d’infrastructures, de personnel et de financement militaires.

En région, comme dans les réserves autochtones, là où les communautés sont moins aptes à offrir des activités pour les jeunes, où les jeunes sont plus exposés à vivre des situations familiales difficiles, la gratuité des activités et loisirs offerte par le corps de cadets de la Ligue navale suscite un grand intérêt. Le rapport de la Défense conclut : « … que les collectivités plus petites offrent généralement moins de programmes officiels pour l’épanouissement des jeunes Canadiens que les grands centres. Il est donc clair que les ligues de cadets, grâce à leurs affiliés provinciaux et locaux, ont eu un impact sur les collectivités où les opportunités sont moins nombreuses. Les ligues ont atteint les jeunes Canadiens, leur facilitant ainsi l’accès au Mouvement des cadets. ». Au pays, ils sont 3 500 jeunes à s’être enrôlés au sein des cadets de la Ligue navale pour ensuite être sollicités pour joindre les cadets de la Marine Royale canadienne. Ils sont alors âgés entre 12 et 18 ans. Combien d’entre eux se retrouveront définitivement engagés par l’armée? Voilà une question à laquelle le bureau des cadets, par son manque de transparence, refuse de répondre.

Dans ses publicités, que ce soit à la télévision, dans les salles de cinéma ou sur Internet, l’armée représente les missions comme un simple jeu vidéo. Il est donc très tentant pour des adolescents du secondaire en quête de sensations fortes et en pleine formation de leur identité de succomber au désir « servir leur pays pour une noble cause et participer au maintien de la paix » ne serait-ce que pour fuir les bancs d’école. Les critères de l’armée en matière de scolarité ne sont d’ailleurs pas très élevés : il suffit d’avoir 16 ans et d’avoir atteint sa troisième année de secondaire pour devenir élève officier et 17 ans dans la Régulière et la Réserve. À cet âge, les jeunes n’ont même pas le droit de vote : ils peuvent tenir les armes mais n’ont même pas le pouvoir de choisir ceux qui leur donneront l’ordre de les utiliser. Pratique, me direz-vous !

Aux niveaux collégial et universitaires, où les frais étudiants ne cessent d’augmenter, l’armée propose plutôt aux jeunes adultes de les aider à terminer leurs études en échange de leur enrôlement en tant que réservistes. Mais attention! Une fois le contrat signé, plus moyen de reculer! Même un réserviste ou un retraité peut être déployé contre son gré en temps de crise. Est-ce vraiment un risque à prendre? Voir ce lien pour consulter les Ordonnances et règlements royaux applicables aux Forces canadiennes (ORFC), Volume 1, chapitre 1 Administration, Chapitre 1, article 1.03, Chapitre 6, articles 6.12 et 6.22, chapitre 1

Une fois leurs études terminées, les diplômés ne sont pas hors du danger du recrutement. Ils se verront offrir plusieurs postes d’officiers au sein de l’armée ou des postes au sein d’entreprises privées qui opèrent au service de l’armée.

C’est comme tendre le fruit empoisonné à un affamé. Les Forces profitent des faiblesses des populations moins nanties. Comme l’observait le Sénateur Roméo Dallaire, lorsque la Guerre Froide s’est terminée, la guerre classique et les opérations de paix classiques se sont aussi terminées.

L’appel à servir noblement le Canada est une mentalité qui a émergé au XXe siècle et qui est maintenant révolue. À leur arrivée sur le champ de bataille, notre jeunesse déchantera en contemplant la nature même du conflit : il n’est ni humanitaire, ni glorieux, mais bien économique et sanglant.

Quelques solutions pour empêcher les recruteurs de mettre la vie de nos enfants en danger.

Participer aux élections scolaires : en effet, vous avez le pouvoir de choisir qui siègera à votre commission scolaire. Impliquez-vous dans votre école, siégez au Conseil d’établissement pour représenter les parents et éventuellement signifier votre désapprobation si un programme de recrutement est prévu.

Envoyer des lettres de désapprobation aux commissaires, aux directeurs d’école, à la Ministre de l’éducation Line Beauchamp, au Premier ministre Jean Charest.

Des alternatives solides aux cadets existent comme les scouts, les YMCA, les maisons de jeunes. Écrivez à votre maire pour lui proposer de développer des activités pour les jeunes.

Une autre solution serait que le gouvernement fédéral, par souci d’équité, coupe de moitié le budget militaire de 200 millions de dollars destinés aux cadets chaque année et qu’il injecte cet argent dans nos communautés. Imaginez si nos maisons de jeunes pouvaient bénéficier d’un tel montant !

Comments are closed.