J’eus peine à ouvrir les yeux, il me semblait que j’étais restée étendue là, le temps que l’éternité fusse nommée. L’air sentait la fraîcheur de cette fin d’été et le jour soufflait sur la campagne son dernier soupir, avant de céder sa place à la nuit. Le soleil, son éclat filtré à travers la cime des arbres longeant la frontière occidentale du champ, dans lequel je venais de me réveiller, m’éblouissait, toutefois, me permettant de distinguer nettement, dans les plans de soya m’entourant, les toiles d’araignées dansant au gré du vent. Ces toiles ainsi que cette forêt loin, à l’est, paraissaient enflammées par le baiser des rayons roses-orangés de la passion éphémère d’un feu de paille de septembre.

Vêtue que d’un chemisier et d’une jupe de lin léger, la fraîche température de la fin du solstice me glaçait jusqu’aux os. Mes pieds nus se crispaient, comme s’ils se révoltaient contre la torture que le froid leur infligeait.

Partout autour de moi, les grenouilles et les criquets chantaient en chœur une mélodie angoissante.

Toujours étendue sur le dos, les yeux inquiets sur un ciel pourtant d’un bleu sans noir, froid, contrastant avec les couleurs de terre et de feu ici-bas, j’aperçus, au-dessus de moi des corbeaux et des mouettes décrivant de grands cercles, planant, les ailes grandes ouvertes. Ils me menaçaient, semblait-il, de leurs longs cris affamés. Certains plongeaient vers le sol, quelques-uns remontaient et recommençaient à tourner, à tournoyer, s’entremêlant à la centaine d’autres oiseaux. Tous criant, hurlant leur mécontentement.

Tout cela me parut bien étrange. Que pouvait-il bien les attirer, là-bas, plus à l’est, entre le ruisseau et la forêt? Cette forêt qui s’éteignait graduellement avec le jour.

Une certaine crainte naquit alors en moi face à l’inconnu, malgré ma volonté de croire qu’il ne s’agissait que des aléas de cette nature sauvage, l’oeuvre des dents quelque prédateur cruel, mes instincts me guidaient vers la terreur.

Une vague balaya mon courage, me poussant à me redresser, m’asseoir au milieu de la plantation. Avec tristesse je m’aperçu que la petite amulette, habituellement fixée à ma cheville gauche avait disparu. Le lacet de cuir avait dû céder, mais comment? Je me rendis aussi compte d’ignorer le moment précis et par quels moyens j’étais arrivée à cet endroit isolé.

Je me levai, je pouvais maintenant voir ces corbeaux et ces mouettes s’affoler autour de ce que je ne pouvais cependant pas distinguer. Ma curiosité me poussa alors à avancer à travers le champ, vers cet énigmatique endroit et bien que terrassée autant par la peur que par le froid, je marchai entre les rangs, vers le petit ruisseau longeant, qu’à quelques mètres, l’orée du bois. Je marchais de plus en plus vite, mon cœur battait à tout rompre, au gré de mes pas, comme s’il voulait sortir de ma poitrine, entre mes côtes.

Je n’entendais plus rien, je n’écoutais peut-être plus. Je réalisai alors que seules les notes sombres d’une mélodie lointaine échouaient à mes oreilles. Cette mélodie et le chuchotement de l’eau courant rapidement entre les pierres du ruisseau. Chacune des gouttes de cette eau verdâtre était teintée de paysages et de visages pour vous décrire la vie et… la mort. Ce son, qui ne fut d’abord qu’un faible murmure perdu dans cette contrée cruelle, amplifiait, se matérialisant peu à peu. Il craignait la terreur et la tourmente et malgré sa douceur et sa beauté, il évoluait au gré de ma peur, faisant taire la mélodie.

Lorsque j’atteignis l’affluent, je m’arrêtai et écoutai les bruits de cette campagne dorénavant très hostile, qui, malgré cette luminosité céleste, devenait un enfer là où il avait noirceur et crainte dominées par cet imagination fertile qui les engendrait. Ce qui fut autrefois pour moi un paradis, se teinta de coloris morbides, donnant le goût amer du cauchemar à ce si sucré paysage.

Je n’entendais plus ni les criquets, ni les grenouilles et le susurrement de l’eau s’étaient tut, enfin. Tout flottait dans un silence presque parfait; la plaine au grand complet se fit silencieuse pour laisser place au vide et à l’angoisse. Toutefois le bourdonnement de milliers d’insectes se mit à peupler ce calme alarmant.

Graduellement, comme si elle revenait de loin, la mélodie reprit. Comme mon courage renaquit avec son retour; j’entrepris la traversée du petit ruisseau profond de deux mètres, au fond duquel l’eau ne me parut guère plus haute que mes chevilles.

Je descendis le long de la pente boueuse, à travers de hautes herbes, certaines de leurs épines acérées écorchaient mes mollets engourdis. L’eau ne me parût pourtant pas froide, mais je compris que ce n’était qu’une illusion causée par une évidente hypothermie.

Mes pieds se crispaient sur les pierres recouvertes de vase, l’une, pointues, transperça l’un d’eux. Malgré la douleur de la blessure, je ne m’arrêtai pas, je continuai dans l’eau parmi les quenouilles et les pierres, encouragée par les grenouilles et les criquets, ne me souciant plus que des corbeaux et des mouettes. Rien d’autre ne comptait à ce moment que de satisfaire cette avide curiosité, peu m’importait quelles en allaient être les conséquences.

Alors que je fus de l’autre côté, cette macabre sonate se tut derechef pour me laisser voir et entendre, seul le bourdonnement de ces insectes qui allaient et venaient subsistait. J’aperçus donc, à cinq dizaines mètres à l’est, dans un grand rectangle non ensemencé, l’origine de la frénésie de tous ces oiseaux qui ne s’apercevaient aucunement de ma présence. Ils s’affairaient plutôt à picorer et à fouiller ce qui me paru un grand morceau de tissus, une toile ou une grande poche. J’avançai donc à pas hésitants et chancelants vers cet endroit que la nature elle-même avait envahit; une multitude de fleurs multicolores recouvraient le sol et sur ce lit floral, reposait inerte, ce qui se concrétisait de plus en plus, au gré de mon évolution prudente.

Toujours les yeux rivés sur cet étrange morceau de tissu, j’avais la futile impression de ne plus être supportée par mes jambes, mais par des ailles me soulevant pour m’emmener là où je le désirais ou mystique créature me prenait-elle dans ses serres, m’amenant contre mon gré voir l’insupportable?

Je fermai les yeux et mon âme, tel un portail entrouvert, me laissait entrevoir à l’intérieur. Je vis, projetées sur un écran noir temporel, des images apaisantes à peine se définir, sachant mon imagination me les dédiant, ou plutôt les dédiait-il à ma peur, pour la faire taire enfin. Inutiles, la porte se referma et mon âme se retourna vers l’extérieur où l’horreur dominait ce monde à chaque seconde éphémère. Je secouai la tête pour éloigner ces dernières secondes, tendis un doigt gelé, relançant ainsi le pendule pour poursuivre d’un pas lent, m’éternisant à chacun d’eux, croyant que la peur pouvait s’évanouir avec le temps. Cependant, elle désirait rester et creuser, se faufiler à l’intérieur.

À mi-chemin, une odeur répugnante envahit mes narines. Cette fétidité ne se contenta pas de si peu et se répandit en moi, n’éveillant guère de bons instincts. Ma peur monta encore d’un cran et alors une accablante envie de vomir me tortura les tripes. Je la réprimai et continuai à avancer malgré toute l’envie que j’avais de me retourner, tourner le dos à cet endroit hostile et tenter, oui, essayer de l’essorer de ma mémoire.

Maintenant très près, les oiseaux ignorant toujours ma présence, l’odeur se faisant insupportable, je respirais le moins possible. La mélodie avait sombré dans le silence, les corbeaux et les mouettes ne m’envoyaient plus que des menaces muettes, les criquets et les grenouilles ne se donnaient plus le réplique, seulement des insectes, un nuage d’insectes qui comme ces volatiles se précipitaient autour de ce que je ne voulais pas voir.

J’avançai lentement, silencieusement, comme pour ne pas éveiller son âme tourmentée. Elle était vêtue d’un chemisier et d’une jupe d’un lin léger et était couchée face contre terre, le visage enfouis dans la boue. Une large tache rouge brunâtre s’était répandue dans les fibres de son chemisier.

Les charognards arrachaient de grands lambeaux de la chair boursouflée et putréfiée de ses bras. Ses cheveux, eux, avaient la même couleur que le soleil mourant, au loin.

La main cruelle de l’évidence tendit à son tour ses doigts glacés et arrêta net le pendule de mon existence, mon cœur arrêta, et j’en eux le souffle coupé. Le temps se figea pour me laisser fuir, mais d’où, où irais-je?

L’illusion se brisa, mes mains n’y étaient pas, tout mon corps n’était pas ce que je crus qu’il était. Il gisait là, par terre, le visage enfoui dans la terre! Je voulais fuir, courir, mais la stupéfaction et la douleur serraient leurs mains fatales autour de mon cou, me coupant cet air imaginaire que je respirais depuis que je m’étais éveillée parmi les morts, les corbeaux et les mouettes.

Karen Juliette Lalonde

09/18/2000