Un printemps sous P6 ( Texte publié dans le collectif Les femmes changent la lutte des Éditions du remue-ménage)

Tenter de rendre compte de mes expériences avec les forces de l’ordre pendant la grève étudiante et  la résistance en cours se révèle un exercice nécessaire, vital, mais oh combien douloureux. J’ai tellement de choses à dire que je ne sais par où commencer. La question suscite ce trop-plein d’émotion et tout tente de sortir en même temps, ce qui crée un goulot d’étranglement. J’ai les mains qui tremblent, la gorge nouée et mes idées s’embrouillent et sombrent dans un vortex d’images négatives. Elles se perdent dans l’arborescence de mes pensées et viennent, au bout d’une branche, appuyer sur la plaie béante de blessures antérieures.

 

Depuis quelques mois, je suis incapable de fonctionner normalement. Cela fait environ huit semaines que je suis incapable de travailler. Selon mon médecin, je serais atteinte du syndrome du choc post-traumatique à la suite des événements survenus depuis le début de l’année 2013. Des incidents survenus lors de manifestations, alors que le SPVM redouble d’efforts pour faire respecter le règlement P6, et qui ont fait ressurgir mon passé.

 

Ma première expérience de la brutalité policière remonte à il y a 13 ans, un certain soir, à la mi-avril, alors que je tentais de noyer dans l’alcool une peine trop grande pour mes 19 ans. À cette époque, je vivais dans le chaos inhérent à une jeune femme décrocheuse, d’une famille pauvre de la campagne et laissée à elle-même en pleine ville. Depuis plus de deux ans, mon quotidien était fait de survie et de toutes sortes d’erreurs de parcours qui me rendaient la vie impossible. L’avenir n’était pour moi qu’un grand trou noir.

 

Ce certain soir d’avril, lors d’une dispute avec mon ex-chum en pleine rue Rachel, voilà qu’un pompier se pointe pour me dire de me calmer alors que c’était moi qui tentais de partir, de fuir l’ex en question qui me poursuivait pour continuer ses remontrances et qui me retenait par le bras pour m’empêcher d’échapper à sa hargne et à son désir de me faire payer pour je ne sais trop quelle faute. Le pompier en question m’attrapa violemment par le bras. Je réussis à m’en défaire et le repoussai. Mais je n’allais pas m’en tirer si facilement. Il lui fallut aller chercher en renfort ses amis, les policiers du poste 38, pour terminer le travail que l’ex avait pourtant, ma foi, si bien commencé.

 

Quand je les ai vus arriver, les policiers, j’ai eu peur! J’ai tenté de fuir les lieux, mais une main m’agrippa par la peau du cou pour m’écraser le visage dans le pare-brise d’une voiture stationnée. Au final, quatre, cinq, six policiers, difficile de se souvenir précisément dans ces circonstances, me passèrent à tabac, un nombre supérieur à celui mentionné dans les rapports, qui parlaient tout de même d’arrestation arbitraire, soit dit en passant.

 

Ma deuxième expérience avec le SPVM eut lieu des années plus tard, soit le 8 février 2013, lors d’une manifestation contre le Plan Nord au Palais des congrès. Il faut se remettre dans le contexte :il neigeait, il faisait un froid glacial, nous étions environ 100 à 200 manifestantes et manifestants qui pataugions dans 15 centimètres de neige, dans une tentative de faire entendre notre point de vue sur l’exploitation du nord au détriment de l’environnement. Quelques manifestants, dont je ne faisais pas partie, ont tapé dans les vitres sans causer grand dommage, mais l’anti-émeute n’entendait pas à rire, ces policiers se sont déployés et nous ont repoussés afin de protéger les vitrines. C’est à ce moment, alors que je me tenais là, pacifique, à quelques pas des policiers, que l’un d’eux me demanda de reculer. J’ai demandé pourquoi et la réponse que je reçus, à cette insolente question, fut un formidable coup de bouclier au visage. Ensuite, ce fut la confusion totale. Encore aujourd’hui, j’ai peine à me souvenir des heures qui ont suivi, où je courais dans tous les sens sans vraiment savoir ce que je faisais ni où j’allais. J’ai compris par la suite que je revivais beaucoup de choses du passé, entre autres, mon arrestation d’avril 2000. Toute la violence subie auparavant, comme un film projeté en moi, refaisait surface.

 

Après la manifestation, alors que je rentrais chez moi en métro, je n’arrivais pas à me calmer. J’ai appelé mon meilleur ami pour lui raconter ce qui venait de se passer, mais ce n’est qu’arrivée chez moi, tremblant de froid, de peur et de rage, que je me suis mise à pleurer. Cette nuit-là, les cauchemars ont commencé. Ainsi que les épisodes où je tremble au moindre stress et sursaute au moindre bruit plus fort que les autres.

 

Ensuite, je me suis retrouvée à la première manifestation de nuit de 2013, le 5 mars. Plusieurs auront vu ces images, place Émilie-Gamelin, où une vingtaine d’entre nous se tenaient par les coudes pour tenter de protéger un jeune homme gravement blessé par une grenade assourdissante et des secouristes bénévoles tentaient de lui porter secours. Nous avons été poussés, matraqués et repoussés à coup de grenades assourdissantes et une fois de plus, j’ai perdu la carte. Ce soir-là, j’ai eu une crise d’asthme due à la violence de l’assaut, à la fumée des projectiles lancés par les policiers et à ma course effrénée. Je me suis alors enfouie plus profondément dans ma douleur.

 

Quelques semaines plus tard, mon médecin me mettait en arrêt de travail pour choc post-traumatique et surmenage.

 

Ma plus récente expérience de brutalité policière date de quelques jours à peine. Lors de la manifestation du 1er mai 2013, organisée par la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC), nous avons été 447 personnes prises en souricière pendant près de 6 heures avant de nous faire formellement lire nos droits, de nous faire fouiller, menotter et embarquer dans des autobus gracieusement offerts par la STM, un à un, comme des prisonniers politiques (ce que nous étions, en fait).

 

Outre le fait d’être prise en souricière, d’être arrêtée pour avoir manifesté, ce sont les événements qui ont suivi, dans l’autobus qui nous amenait au Centre d’opération Est, qui m’ont marquée.

 

Tout a commencé quand mon amie, qui m’avait accompagnée tout au long de ces longues heures, et qui est claustrophobe, a eu une crise de panique à cause des menottes (qui pourrait lui en vouloir). La réaction des policiers a été de la faire changer de place, soi-disant qu’elle se retrouve dans une position plus confortable. Ils ont alors refusé que je me rende à ses côtés pour tenter de la réconforter. Quand elle s’est plainte de ses menottes trop serrées, la réaction d’un des policiers a été de les resserrer, ce qui est ni plus ni moins de la torture. Il lui a également crié, à quelques centimètres du visage : « Tu vas te calmer! ». Par solidarité, tous ceux et celles qui se trouvaient dans l’autobus se sont mis à scander « loosen them » (desserrez-les) en tapant du pied sur le plancher de l’autobus. C’est alors que l’anti-émeute a été appelée en renfort pour nous faire taire. À ce moment-là, j’étais debout, à côté d’une policière qui était en train de procéder à mon identification. Un des agents de l’anti-émeute m’a alors ordonné de m’asseoir, et m’a repoussée sur mon siège, avant de se faire dire par la policière que c’était elle qui m’avait demandé de me lever. Je me suis alors mise à trembler et à pleurer de rage.

 

Le cauchemar n’était pas terminé. Par la suite, un policier en complet veston-cravate, peut-être un inspecteur, est à son tour entré dans l’autobus pour nous avertir qu’il y avait des caméras et que si nous brisions quelque chose nous serions traînés en « justice ». Il s’est par ailleurs fait un devoir de rajouter au malheur de mon amie en la pointant du doigt et en précisant : « Surtout vous, madame! » Nous nous sommes aussi fait dire d’arrêter de chanter et de scander des protestations, sinon nos pieds seraient aussi menottés.

 

Nous avons eu droit à l’anti-émeute pendant tout le voyage, durant lequel mon verre de contact rigide s’est déplacé et que je n’ai pu replacer qu’à la fin, accompagnée par une policière et sa superviseure à l’intérieur du poste. Ça fait mal, un verre de contact rigide déplacé pendant une heure, mais quand on se compare, on se console. Je pensais à la jeune femme assise en face de moi, qui avait envie d’aller aux toilettes depuis quatre heures et à mon amie, qui tentait de se réconforter en se disant que nous étions toutes dans la même situation, ce qui lui a permis de ne pas perdre la tête.

 

Il est clair, en ce qui me concerne, que la résistance en cours est beaucoup plus complexe qu’un combat contre une hausse des frais de scolarité. Je me répétais souvent, jusqu’à tout récemment, qu’après tout ce que j’ai vécu, je ne suis plus la même personne qu’avant. C’est de la FOUTAISE! Il me paraît évident que toute ma vie m’a menée à ce point crucial. À travers mes maux, elle m’a façonnée pour ce passage de l’histoire de l’humanité. C’est justement parce que j’ai vécu les manques de cette société que je me bats corps et âme pour l’améliorer. Mon expérience est un arbre cruel forgé à même le métal de ma résistance et qui puise son essence dans un sol riche en idées et s’alimente à ce bouillant instinct de survie. Un désir de vivre battu comme le fer chaud, comme le tranchant d’une épée acérée, destinée à un combat loyal et intense pour la liberté et la justice pour tous.

 

Je pourrais me dire, après tous ces événements, qu’il faudrait bien que j’arrête de défendre mes opinions et de manifester. Abdiquer, me dire qu’en fin de compte, les forces de l’ordre auront le dessus sur mes convictions. C’est ce que la « majorité silencieuse » croit, apparemment.La société tente de nous convaincre, nous, les femmes, que nous devrions craindre la douleur physique. On m’a inculqué, toute ma vie, une culture de la peur du monde extérieur, qu’une femme doit toujours se méfier et avoir peur de tout. On me fait sentir coupable d’être une femme et de dire ce que je pense, d’être solide et résolue. C’est vrai que je pourrais me dire que ma place est derrière un bureau à faire de la comptabilité, me taire, oui, me fermer la gueule. Ce sont les médias, les gouvernements, les policiers, la société entière qui essaient de nous faire croire que tout cela nous dépasse, que notre pouvoir de citoyennes se résume à faire ce que tous nous demandent, de ne jamais contester l’autorité en place. On nous prévient que , dans le cas contraire, nous allons avoir mal et que nous allons avoir peur.

 

Mais je refuse de capituler. Pour la simple et bonne raison que si nous ne faisons rien pour améliorer la société, si nous ne crions pas haut et fort ce que nous voulons et que nous ne dénonçons pas les injustices sociales nous allons indubitablement souffrir. Je ne cesse de me répéter que l’avenir nous appartient à toutes et à tous, autant qu’il nous appartient de nous affranchir vis-à-vis de l’État et de ne pas laisser certains mener notre avenir vers une catastrophe certaine. Il faut aussi se rappeler que, malgré tous les efforts de nos dirigeants, malgré la loi P6, nos rues sont publiques et ce qui est public appartient au peuple. Et le peuple, surtout les femmes, qui sont depuis trop longtemps opprimées et tenues dans la pauvreté, en a ras-le-bol. Le peuple ne s’en laissera plus imposer. Je suis une femme et je suis devenue, à travers le temps et les expériences, fin prête pour le combat social!

 

Texte lu devant la mairie de Montréal, manif anti-corruption municipale, 5 octobre 2012.

Chers citadines,
Chers citadins,

Merci de vous être déplacés alors que la température de la ville est si incertaine. Je suis surprise de constater la représentativité de ceux qui sont parmi nous, ce soir. Il faut dire que peu importe notre situation, fortunés ou pauvres, gauche ou droit, il semble que la situation nous fasse enfin nous rencontrer au milieu. Qu’on aime ou non payer des taxes et impôts, nous sommes toutes et tous contraintEs de le faire et nous nous entendons sur un point, nous voulons savoir que nous ne payons pas pour le crime.

 

Monsieur le Maire,

Mais qu’êtes-vous en train de faire? SVP, sortez de votre tour d’ivoire et regardez, constatez l’état dans lequel est votre ville. Avisez-vous vos concitoyennes concitoyens qui travaillent fort, tous les jours, pour joindre les deux bouts et paient leurs taxes en toute bonne foi en l’institution démocratique? Nous sommes ceux qui paient votre salaire ainsi qu’à vos collègues fonctionnaires alors que vous arrivez par derrière et glissez vos mains dans nos poches, à notre insu, pour ensuite lever vers nous, en pleine dénégation des faits, vos paumes et vos doigts tachés de l’encre des billets durement gagnés à la sueur du front des citadinEs.

Vous dites avoir la conscience tranquille. Vous dormez sur vos deux oreilles, Monsieur? Êtes-vous déjà sorti, prendre le pouls de votre ville? Si vous l’avez fait, vous savez comme moi que certainEs citoyenNEs de cette ville n’ont pas votre chance d’avoir l’âme en paix ; les uns (donc certainEs travaillent sous votre autorité) parce qu’ils se savent trempéEs jusqu’au cou dans l’illégalité, d’autres parce qu’ils ne savent pas comment arriver à payer les comptes et le loyer et disons qu’en ce qui concerne la rigueur de la loi au moment de répondre de nos actes, il y a deux points, deux mesures.

Je ne peux pas me prononcer pour toute une ville, Monsieur le Maire (peut-être pour le 62% d’un sondage, tout au plus), mais même dans le cas où l’on vous accorderait le bénéfice du doute, quant à votre innocence dans toute cette histoire de corruption, il apparaît clair que cette innocence tant déclamée serait preuve de votre incompétence à vous entourer d’une équipe juste et droite de fonctionnaires répondant aux besoins de la population. Peu importe où vous vous situez dans cette affaire, coupable ou non, vous avez perdu la confiance des Montréalaises et des Montréalais. M’est donc avis que, par le fait même, et que vous ne les retrouviez, vous n’avez plus ni l’intégrité nécessaire, ni l’autorité morale de diriger cette ville.

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La bise de la poétesse

Le temps comme les pages d’un recueil fétiche,
Les feuilles de mon calendrier,
Mortes tombées, s’accumulent,
Comblant les sillons gravés à même le sentier,
Forment ma dernière couche.
Victimes des quatre vents,
Telles les larmes du saule affluant de la rivière Noire,
Qui s’endort dans le berceau du souvenir d’un été tourmenté.
Dehors, tout est si immobile, les vents se sont tus, enfin,
Le gris froid, fond de scène d’un dernier acte,
Ou le cadavre de la dernière cigale gît sur le béton crasse,
Elle a finalement cessé de chanter.
Les gravissimes pessimistes,
Ceux-là qui ignorent les douleurs et doléances inhérentes à la gésine des mots,
Diront que c’est ainsi que se tait une  insipide vie de non-labeur,
Les autres se contenteront de déclamer avec désinvolture que c’est le début d’un autre hiver,
Avant qu’ils ne se terrent dans ce qui leur reste d’espoir,
À l’aboutissement des méandres de leur perception,
Là où fourmillent de faux rêves.